Video Installation

As Long As I Can Hold My Breath, 2017

As Long As I Can Hold My Breath” is an experimental video that tells the sinking of a migrant boat in the middle of the Mediterranean with an audiovisual recontextualization of archives of the sinking. The video shows swallows leaving Europe in autumn to winter in Africa. It is haunted by the tragedy of Lampedusa on October 3, 2013, off Libya, at the borders of Europe. A horror that turned into a nightmare when the 400 corpses came to the surface.

"As Long As I Can Hold My Breath" est une vidéo expérimentale qui raconte le naufrage d'un bateau de migrants en plein Méditerranée avec une recontextualisation audiovisuelle d’archives du naufrage. La vidéo montre des hirondelles qui quittent l'Europe en automne pour hiverner en Afrique. Elle est hantée par la tragédie de Lampedusa du 3 octobre 2013, au large de la Libye, aux frontières de l'Europe. Une horreur qui a viré au cauchemar quand les 400 cadavres ont remonté à la surface. 

 
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Installation " As Long As I Can Hold My Breath " galerie Metavila, Bordeaux, juin 2017.

Installation "As Long As I Can Hold My Breath" galerie Metavila, Bordeaux, juin 2017.

« Il est doux, quand la vaste mer est soulevée par les vents, d’assister du rivage à la détresse d’autrui; non qu’on éprouve si grand plaisir à regarder souffrir; mais on se plaît à voir quels maux vous épargnent (…). Ô misérables esprits des hommes, ô coeurs aveugles ! » Lucrèce.

En 1979, Michel Foucault disait craindre que le problème des réfugiés « ne soit pas seulement une séquelle du passé, mais un présage de l’avenir ». Au fond, c’est le lien à l’universel qui se trouve en danger. On parle actuellement en Europe de la «crise des réfugiés», comme si les flux de réfugiés viendraient par hasard. En fait, l'Europe et les anciennes puissances coloniales comme les nouvelles ont préparé un terrain fertile aux conflits actuels et aux guerres civiles au Moyen-Orient, en Asie comme en Afrique, où le terrorisme se répand rapidement. D'autre part, le changement climatique, les catastrophes naturelles et humaines et l'effondrement économique, écologique, social et culturel détruisent les perspectives pour les gens de rester dans leur pays d’origine, et de rechercher plutôt la « terre promise ». Au cœur du mot même d’hospitalité gronde une menace, une incertitude. C’est ce que le linguiste Emile Benveniste a montré à propos de la notion même d’étranger, tiraillé entre deux mots latins : hospes et hostis. Le premier a donné le mot français hospitalité qui n’a de sens que dans un rapport de réciprocité, l’hôte désignant indifféremment celui qui accueille et celui qui est accueilli. Mais ce mot-là est tout près de hostis, qui désigne l’ennemi, et inspire l’hostilité. En français médiéval, cela donne l’ost, l’armée ennemie, et donc la crainte de l’invasion. Que suggère cette étymologie ? La figure de l’étranger nous requiert philosophiquement à l’accueil inconditionnel. Voilà le sens de l’hospitalité : ouvrir sa porte et ne pas poser de questions à l’étranger qui vient. Mais pour cela, il faut conjurer sa peur, la peur légitime de ce qu’il peut y avoir d’ennemi dans l’étranger. Cette double exigence est au cœur des mots mais aussi des institutions antiques et médiévales, dont nous sommes les lointains héritiers.

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« En voyant ses oiseaux noirs, hivernaux, peupler le ciel sombre, brûlé, et les branches sans feuilles d’un arbre solitaire, au rythme des mots d’un poème (de Georges Trakl, 1912) qui parle du « silence de Dieu », « d’araignées de métal », « d’ombres damnées qui glissent vers les eaux qui soupirent », je me suis dit : ah voilà encore des métaphores convenues, de la poésie petitement électronique, ésotérique à force d’illustrassionisme. Et comme j’allais tourner mes yeux vers d’autres écrans, une grande barque est apparue, chargée de migrants, tellement chargée qu’elle s’est retournée, a coulé, lentement, inexorablement, tandis que ses passagers se débattent dans les eaux froides, où beaucoup se noient. Ce sont les images d’un naufrage survenu le 3 octobre 2013, au large de l’île de Lampedusa, ayant provoqué 400 disparitions. Les oiseaux dès lors prennent tout sens, migrants eux aussi mais dans l’autre sens et ils disent le bonheur de n’être pas menacés dans leurs désirs de voyage. As Long As I Can Hold My Breath, est une oeuvre forte, implacable et juste. Evidente. De tous les oiseaux, l'hirondelle est sans doute celle qui a fait la première prendre conscience à l'homme de l'incroyable phénomène de la migration. Pourquoi cette petite bête atteignant tout juste 20 grammes ressent-elle, à la mauvaise saison, la nécessité de parcourir plus de 10000 kilomètres ? Les hirondelles passent l'hiver dans des contrées moins froides, qui leur offre des insectes en abondance. Elles ne mangent que des insectes volants qui disparaissent totalement l'hiver alors que dans le même temps, l'Afrique en regorge. Que faire alors ? La même question se pose pour les réfugiés et les hirondelles : à bout de souffle, rester ici pour mourir de faim et de froid ou partir là-bas, pendre corps à corps le destin, contraints de s'exiler pour survivre. »

Par Jean-Paul Fargier, « Papales, Fatales, Normales Vidéos » La Revue Turbulences Video ≠ 98, janvier 2018.

Bande annonce / Installation vidéo “As Long As I Can Hold My Breath” à la Galerie Metavilla, Bordeaux, du 8 au 18 juin 2017.